Un Africain à suivre
Aux côtés des célébrités rencontrées à Tabarka, pendant le World Music Festival, une star tapie dans l'ombre, Cheick Tidiane Seck qui vient de signer un contrat avec Universal. Une occasion de raconter celui pour qui la musique est abnégation.
Après avoir accompagné aux claviers les plus grands artistes, le musicien malien Cheick Tidiane Seck vient de signer, après trente ans de métier, son premier contrat de production avec Universal. Et il en a fallu du temps pour qu'une « major » daigne se rendre compte enfin que derrière les stars il y a encore plus de stars. Il y a ces « artistes à part entière », ces « nègres-musiciens » qui jouent presque au « noir », loin des sunlights réservés et des circuits commerciaux exclusifs. On les appelle les « Africains de service ».
Ainsi, après avoir donné plus que la réplique à des gens comme Jimmy Cliff, Wayne Shorter, Carlos Santana, Hank Jones, Joe Zawinull, Randy Weston, Ornette Coleman, Horacio Negro, Grahames Haynes, Jerry Gonzalez, Chico Freeman, Cheick Tidiane Seck peut bien se targuer aujourd'hui d'avoir côtoyé les plus grands. Que ce soit la vieille garde du jazz ou encore les Quadras new-yorkaises qui insistent sur ce compositeur de talent, arrangeur, chanteur, chef d'orchestre, multi-instrumentiste ne sera sûrement pas sans importance. De plus, ses master-class (université de Californie, Los Angeles) très prisés dans l'Ohio ou encore à l'Ucla où il sera soutenu par Kenny Burrell et Bill Higgins, le batteur de Miles Davis (décédé depuis peu) vaudront au « guerrier » malien quelques signes de notoriété au pays de l'Oncle Sam.
Mais comment après tout ? Muni d'aussi prestigieuses références et d'une discographie impressionnante, Cheick Tidiane Seck arrive, à 50 ans, pour enregistrer à peine son premier propre album. S'agit-il d'une discrimination bête et méchante si courante dans le milieu du show-biz ou d'un ostracisme des médias ? Pour l'intéressé, nul besoin de supputations, les choses au moins sont claires : c'est un choix !
« Tout vient à point nommé pour celui qui sait attendre. » Il dira en l'espèce : « J'ai aidé de grands artistes à avancer dans ce qu'ils avaient envie de faire. Et moi-même, je grandissais avec eux ». De ce point de vue, on retiendra que Cheick Tidiane Seck ne répugne pas (le moins qu'on puisse dire) les rencontres. Son parcours est jalonné par de très intéressantes. D'abord en Afrique où il jouait de l'orgue au buffet de la gare de Bamako, en compagnie de Salif Keïta et de Mory Kanté, dans le fameux super Rail Band sous contrat à l'époque avec la régie des chemins de fer du Mali. Puis viendront Fela Kuti et Youssou N'Dour, avant que ne survienne au Mali le régime militaire de Moussa Traoré qui le met en prison. Il dira avec le recul : « J'avais une trop grande gueule et je devais me taire », en faisant nettement référence au passé récent de l'Afrique postcoloniale.
Et tout y passe. La colonisation, l'esclavage des Almoravides sont encore pour lui des plaines qu'il faut nécessairement panser. « On disait de nous des sauvages, alors que nos ancêtres avaient des empires depuis la Nubie, la nuit des temps. » « Nous allons écrire le future. » Un fait remarquable chez les artistes africains, ils sont souvent obnubilés par leur appartenance au creuset de l'humanité. La récente découverte au Tchad d'un crâne vieux de sept millions d'années va de toute évidence titiller encore plus l'ego africain. Tôt ou tard, d'une manière ou d'une autre, il faudra gérer un jour cette ascendance, cette bénédiction. De là s'imaginer que l'Afrique va un jour dominer le monde n'est pas si utopiste en soi si l'on considère bien que la musique africaine l'a déjà fait.
En tout cas à Paris, c'est bien grâce aux musiciens africains que cette capitale est devenue un marché prospère et la plaque tournante de ce qu'on appelle la world music. Cheick Tidiane Seck tente, lui, l'aventure parisienne dès 1985 avec les ambassadeurs et Salif Keïta. Et depuis, il et sur tous les fronts. Professionnels ou sociaux, il passe d'ailleurs pour être un animateur actif de la scène parisienne métissée.
Au sujet de cette expatriation en France, Seck n'y va pas par quatre chemins : « Je voulais aller où cela se passe, où il y a les infrastructures. » A force de vouloir se battre contre la maffia de son pays, Seck a quelque part compris que pour changer les choses, « il fallait intégrer la pègre et apprendre son langage ». Et depuis, il arrive à se faire entendre, se faire comprendre dans le langage de ceux qui souffrent. Comme ces Blacks afro-américains qui viennent trouver chez lui la touche du Balafon. Pour eux, un véritable retour aux sources que d'autres déracinés cherchent aussi du côté du 6/8 de notre Karim Ziad, un autre « Sideman » de génie, un Africain de souche. Et grâce à ces vulgarisateurs de la tradition africaine (et tant d'autres), tout le monde reconnaît désormais que le « blues » qu'on retrouve dans les mélopées des steppes algériennes, les cris des zoulous ou des complaintes mandingues expriment de la même manière, sinon mieux, la souffrance des opprimés afro-américains.
La souffrance est une ! Qu'elle soit jouée au mandole algérien ou au ngoni malien, elle ne peut que refléter bien évidemment les contours d'une âme en peine. Même les enfants du blues, les Blacks américains le reconnaissent d'eux-mêmes. Mais pour Cheick Tidiane Seck, cela n'est pas suffisant. « On veut ghettoïser notre musique. Tout ce que l'oreille occidentale ne peut concevoir et écouter parce que cela est trop complexe, c'est tout simplement rejeté. » « Je refuse la tiers-musique. »Décidément, Cheick veut continuer à rester sincère dans sa démarche artistique. Jusqu'à quand ? Lorsque l'on voit que certaines vedettes bien de chez nous se sont compromises dès le premier instant, l'abnégation semble être le secret, le maître-mot du long cheminement de Cheick Tidiane Seck, frappé aussi, notons-le, par le sceau de l'échange devenu si important de nos jours dans la vie des humains.
Conscient de son rôle d'artiste, il dira plus loin : « Nous sommes les voix des peuples qui n'en ont pas ! » D'autres peuples qui ont eu accès aux grands médias ont demandé réparation et, eux, ils ont été entendus. « Ne laissons personne nous traiter de chiens enragés avant de pouvoir nous écraser. » Toujours sur la défensive, le « guerrier » malien toucouleur par le père, mandingue par la mère n'en démord pas surtout lorsqu'il s'agit de dénoncer « la justice à vitesse unique, celle du grand décideur ».
De culture musulmane, Cheick Tidiane Seck « prêche et revendique » un Islam tolérant, ouvert à toutes les sensibilités, « à tout ce qu'Allah a créé ». Il recommande de revenir tout simplement au premier sens du mot Islam, c'est-à-dire tolérance. Plus qu'un mot, cela doit devenir un véritable cri de ralliement.
Pour ce qui concerne sa récente collaboration avec Hocine Boukella, alias Cheikh Sidi Bémol, il avouera y avoir découvert une autre facette de la musique algérienne qu'il ne soupçonnait pas. Jusque-là, il avait travaillé notamment avec Djamel Laroussi, la Tunisienne Amina et la Judéo-Marocaine Sapho. Son expérience de la musique du Maghreb s'élargit donc avec Hocine, qui lui a sorti des pentatoniques évocateurs des bambaras de Ségou, sa région natale. Il n'en revenait pas. Nous aussi de l'humilité de ce personnage haut en couleur qui a forcé l'admiration non seulement de Hocine Boukella, mais nous avec.
Enfin quoi ! on vous le dit. On vous le répète. Cheick Tidiane Seck est un musicien, un homme, un Africain à suivre.
Mohand-Chérif Lachichi, Le matin, 09 / 2002